Film & Livre – Fantomas (1964-67)

Fantomas est connu pour son adaptation au cinéma réalisée par André Hunebelle, premier opus d’une trilogie mettant en scène le trio Jean Marais, Louis de Funès et Mylène Demongeot. Mais il faut savoir que ce personnage est très librement inspiré d’une saga de trente-deux titres écrits par Pierre Souvestre et Marcel Allain qui, un siècle plus tard, garde toute sa vitalité inventive et jubilatoire. Et le mystère engendré par ce criminel demeure l’un des plus fascinants qui soient, digne des figures les plus troublantes de la littérature contemporaine. Fantômas inspira aussi cinq adaptations cinématographiques réalisées par Louis Feuillade entre 1913 et 1914, ainsi qu’une mini-série franco-allemande en quatre épisodes de 90 minutes, créée par Bernard Revon, réalisée en 1979 par Claude Chabrol et Juan Luis Buñuel et diffusée en 1980 sur Antenne 2.

La saga en roman (1910-1911) :

Fantômas est un personnage de fiction français créé en 1910-1911 par Pierre Souvestre et Marcel Allain. La silhouette encagoulée du maître du crime devient une figure emblématique de la littérature populaire de la Belle Époque et du serial français à la suite de la diffusion des trente-deux romans des deux coauteurs (1911-1913) et des adaptations cinématographiques réalisées par Louis Feuillade (voir ci-dessous le film muet : “Fantomas – A l’ombre de la guillotine (1913)”. La saga connaît un succès public et suscite l’enthousiasme de grands écrivains et artistes.

Interrompue par la mort de Pierre Souvestre et le déclenchement de la Première Guerre mondiale, la série est reprise par le seul Marcel Allain après-guerre. Fantômas demeure un des feuilletons les plus marquants de la littérature populaire en France, bien que le personnage-titre s’inscrive dans la tradition des génies du crime incarnés par Rocambole (et le mentor de ce dernier, Sir Williams), le colonel Bozzo-Corona (“parrain” de la société secrète criminelle des Habits noirs imaginée par Paul Féval), Zigomar (criminel masqué créé par Léon Sazie), Erik, le Fantôme de l’Opéran de Gaston Leroux et l’Arsène Lupin de Maurice Leblanc, moins terrifiant mais non dénué d’ombres. Pierre Souvestre et Marcel Allain qui écrivent des roman-feuilletons depuis 1909, cosignent entre 1911 et 1913 Fantômas, une série de trente-deux volumes à 65 centimes, l’éditeur Arthème Fayard leur imposant par contrat l’écriture d’un roman par mois.

Selon Marcel Allain, à cause du rythme de production exigé par Arthème Fayard, les volumes du roman ont été initialement dictés par lui et Pierre Souvestre à l’aide d’un dictaphone, puis saisis la nuit par des dactylos. Par ce procédé, Fantômas impose un style débridé (qui évoquera aux surréalistes l’écriture automatique) ainsi que des intrigues sombres et tortueuses construites autour des crimes de son (anti)héros à l’imagination sans limite, intrigues animées par des courses poursuites échevelées qui font appel à toutes les ressources de la technologie (automobile, train, paquebot – et même fusée dans les années 1960) et baignées dans une atmosphère poético-fantastique.

Fantômas ressuscite par ailleurs, pour les lecteurs contemporains, la société de la Belle Époque et notamment un Paris disparu, dans la lignée des feuilletonistes du XIXe siècle (Eugène Sue notamment), les apaches succédant aux mohicans d’Alexandre Dumas dans la jungle urbaine européenne. L’insaisissable bandit, l’«armée du crimen» dont il dispose ainsi que ses adversaires font également de brèves échappées en Afrique et en Amérique, jusque dans l’espace dans le dernier épisode rédigé par Marcel Allain seul. Pierre Souvestre et Marcel Allain collectionnent ainsi les faits divers qui émaillent la presse française mais aussi anglo-saxonne, participant à la psychose d’insécurité relayée par cette presse.

Le triomphe du bandit masqué fut immédiat : Blaise Cendrars écrit dans la revue d’Apollinaire Les Soirées de Paris : «Fantômas, c’est l’Énéide des temps modernes». Apollinaire, Max Jacob, Blaise Cendrars, Robert Desnos, Jean Cocteau et les surréalistes célébrèrent à l’envi le criminel en cagoule et collants noirs (l’uniforme de la plupart de ses mauvais coup nocturnes) ou masqué d’un loup noir, en frac et haut de forme, enjambant Paris en brandissant un couteau ensanglanté (la célèbre couverture de l’édition originale du premier volume, souvent reprise et elle-même inspirée par une publicité pour des pilules).

La Trilogie d’André Hunebelle (1964-1967) : 

Fantomas (1964)

Fantômas est davantage connu aujourd’hui dans l’imaginaire populaire par le biais des comédies d’aventures avec Louis de Funès et Jean Marais. Cependant, le masque bleu et les gadgets technologiques (dont la Citroën DS volante) du bandit, le Juve hystérique et maladroit et le Fandor ambigu (pour cause puisque le même acteur – Jean Marais – interprète à la fois le criminel et son irréductible ennemi, le journaliste Fandor) de cette trilogie cinématographique n’entretiennent aucun rapport avec la saga littéraire de Pierre Souvestre et Marcel Allain, le seul élément fidèle demeurant la propension au déguisement des personnages principaux.

Reprenant les personnages principaux (Fantômas, le journaliste Fandor, le commissaire Juve, Hélène et Lady Beltham) de l’œuvre, Hunebelle et Jean Halain son fils et scénariste proposent dans la trilogie un Fantômas d’un genre nouveau. On retrouve bien l’inquiétant criminel aux mille visages mais le climat macabre est escamoté au profit d’un mélange de fantaisie, d’humour et d’action. La formule du Fantômas selon Hunebelle comprend l’action (Jean Marais), le rire (Louis de Funès), le charme (Mylène Demongeot) et la menace (Raymond Pellegrin la voix inquiétante de Fantômas) le tout imprégné de références à la culture «pop» française des années 1960 et notamment les premiers James Bond au cinéma, la DS, le fourgon HY, la science-fiction, la Terrasse Martini sur les Champs-Élysées, la télévision, etc…

Même si plus de 50 ans séparent la parution du premier roman de cette adaptation, Marcel Allain, un des deux pères de Fantômas, a pu découvrir la trilogie. Dans la préface de Sur la piste de Fantômas, Mylène Demongeot écrit : «Je me souviens avoir rencontré Marcel Allain au moment où il achevait la lecture du scénario… Il n’était pas content du tout ! Mais, après le grand succès du film, il semble qu’il se soit résigné, et, finalement, il a été satisfait de voir son Fantômas revivre de cette façon-là.» Toutefois, certains aspects des films ont passablement irrité Allain, comme la cour que fait Fantômas à Hélène dans les deux premières aventures (dans les romans, Fantômas est le père d’Hélène) ou le frère que l’on donne à Hélène dans Fantômas se déchaîne.

Les acteurs : 

Le Juve incarné par Louis de Funès dans les trois films est loin du Juve de Souvestre et Allain. Dans les romans, le policier est un calculateur qui établit des plans extraordinaires et qui possède une étonnante puissance de déduction à la Sherlock Holmes. Le Juve de Hunebelle est très différent, râleur et gaffeur, et l’interprétation trépidante de de Funès, génial dans Fantômas contre Scotland Yard selon Jean Tulard dans son Dictionnaire du cinéma, entraîne la trilogie vers le comique. De plus, entre le premier et le dernier Fantômas, de Funès accumulant les succès avait changé de stature et Michel Wyn, le réalisateur de la seconde équipe sur Fantômas contre Scotland Yard confie : «Le rôle de Jean Marais était escamoté au profit des pitreries de de Funès, au fur et à mesure des films. Marais éprouvait une certaine amertume, il dépassait les cinquante ans et avait du mal à effectuer les cascades.»  Mylène Demongeot l’a déclaré à différentes reprises : « Le génie comique de Louis de Funès faisait de l’ombre à Jean Marais. De Funès ne pouvait pas faire autrement, Marais l’a mal pris. On le sent dans le troisième épisode. Après, la question des salaires a définitivement réglé le problème. »

Un 4e script, Fantômas à Moscou (dans lequel Fandor apprend qu’il est le véritable fils de Fantômas) était cependant dans les tiroirs pour parer à toute éventualité (cette information avait été lâchée par Jean Marais à France-Soir le soir de la première du film).

Voir sur YouTube : “Fantomas avec louis de funes – Le film” par imineo

Voir sur Vimeo : Film muet : “Fantomas – A l’ombre de la guillotine (1913)” par George Morbedadze

Film & Livre – Quelques Messieurs Trop Tranquilles (1973)

Le Film : 

Loubressac, un petit village du Lot, se meurt faute d’habitants. Seul le tourisme peut sauver la région de sa lente agonie. Mais entre Julien Michalon (Jean Lefebvre) le patron du café-épicerie, Arsène Cahuzac (Henri Guybet) le fossoyeur, Michel Peloux (Michel Galabru) l’instituteur, Paul Campana (Bruno Pradal) le garagiste et Adrien Perrolas (Paul Préboist) le cultivateur, les avis divergent. Et voilà qu’arrive une tribu de Hippies érotomanes avec à leur tête Charles (Charles Southwood), un américain que la châtelaine (Renée Saint-Cyr) à autorisé à bivouaquer sur son domaine, autorisation d’autant plus facilement obtenue que la comtesse veut éviter le retrour de son ancien locataire un truand juste sorti de prison prénommé Gérard (André Pousse). Jusqu’au jour où l’on assassine le régisseur de la châtelaine dont le cadavre est retrouvé dans la carrière… Les beatniks sont alors les coupables tout désignés. Pourtant Paul n’en est pas convaincu ; il entraine ses amis Julien, Arsène, Adrien et Michel sur la piste d’indices troublants. Et ce n’est pas sans danger…

Le Livre :

La nuit des grands chiens malades (1972)

Le film sorti en 1973 et réalisé par Georges Lautner, est adapté du roman La nuit des grands chiens malades”, paru en 1972. écrit par A. D. G. (Alain Dreux Gallou) qui fut, pendant une dizaine d’années, l’un des auteurs-phares de la Série noire aux éditions Gallimard. Ce roman plein d’humour et de truculence est truffé de mots en patois berrichon :

“Nous, bien sûr qu’on est berrichons, d’entre Châteauroux et Bourges, on n’a pas la grosse cote auprès des Parisiens: qu’on serait lourds, méfiants, un peu retardés pour tout dire, pleins de croyances obscures. Seulement, on a quand même la télévision, et les Hippizes, on sait ce que c’est, des jeunes qui se droguent et qui prêtent leurs femmes à tout le monde. Alors quand on les a vus débarquer, dix, douze, sans compter les gniards, et planter leur tente à la “Grand’Côte”, là, notre sang n’a fait qu’un tour”.

Le tournage :

Le tournage du film s’est déroulé dans le village de Loubressac, dans le département du Lot. Dans “Quelques Messieurs Trop Tranquilles” Georges Lautner fait un clin d’œil à l’un de ses films précédent, “Ne nous fâchons pas” : le titre du film apparaît dans un panneau tournant lors de la scène de la fusillade entre le personnage d’André Pousse et ses deux complices, et le personnage de Jean Lefebvre a dans les deux films le nom de « Michalon ». Il fait aussi un clin d’oeil aux “Tontons Flingeurs” lors des scènes de fusillade avec l’arrivée de la comtesse ou la musique faite par les stalactites. Le château de la Comtesse est le château de Belcastel, situé à 30 km de Loubressac sur la commune de Lacave, dans le département du Lot. Les obsèques de Martin ont été tournées à Carennac, village proche de Loubressac. L’épicerie buvette de Michalon existait déjà, mais le garage de Campana a été construit spécialement pour le film, sur la place du village. La scène finale du film se déroule dans les Grottes de Cougnac. Boby Lapointe devait jouer un aubergiste dans le film, mais il meurt en juillet 1972, et son personnage est retiré du scenario.

Voir sur YouTube : “Quelques messieurs trop tranquilles de Georges Lautner (1972) #MrCinéma 104” par Cinémannonce

Livre & Série TV – Les Secrets de la Mer Rouge

L’auteur : 

Henry de Monfreid (né à La Franqui, le 14 novembre 1879, et mort le 13 décembre 1974 à Ingrandes) était un aventurier et écrivain français. Son père, George-Daniel de Monfreid, était peintre et graveur. En 1913, il se marie avec une allemande, Armgart Freudenfeld, dont il aura trois enfants. Elle aura une grande influence sur son œuvre d’écrivain. Il tira de ses aventures dans la mer Rouge, les eaux littorales de la Corne de l’Afrique et le détroit de Bab-el-Mandeb, des romans et nouvelles.

Il part en 1911 à Djibouti, alors possession française, faire le négoce du café et de peaux. Il construit lui-même ses boutres, dont le plus célèbre, l’Altaïr, et fréquente les côtes de la mer Rouge. Sa connaissance des mouillages et des ports en fait une source de renseignements utile à la France pendant la Première Guerre mondiale. Il rejoindra plus tard l’organisation des Croix-de-feu.

Il entame ensuite une vie de contrebandier, se convertit à l’islam en 1914. Il vit de différents trafics, perles, armes, haschisch, et même morphine qu’il revend aux riches Égyptiens , ce qui lui vaut plusieurs séjours en prison. Il se base à Obock : sa maison est prés du rivage, ce qui permet à sa femme de disposer des lumières sur la terrasse si la vedette des gardes-côtes est à l’affut… Puis, il se fixe en Éthiopie : il a fait assez de bénéfices pour acheter une minoterie et construire une centrale électrique dans sa ville de résidence.

Kessel lui conseille d’écrire ses aventures. Ses romans remportent un franc succès dans les années 1930. Il est également correspondant de presse. Après la Seconde Guerre mondiale pendant laquelle il s’engage au côté des italiens, après s’être réinstallé en Éthiopie, et suite à la débâcle de l’armée du Duce, il est capturé par les Britanniques, puis est déporté au Kenya. Libéré, il vit de chasse et de pêche sur les pentes du Mont Kenya. Il retourne en France en 1947 et s’installe dans une grande maison à Ingrandes (Indre), où il peint, joue du piano, et surtout écrit.

Le livre :

Henry de Monfreid arrive à trente-deux ans à Djibouti où il devient commerçant en cuirs et cafés. Mais cette existence le lasse vite. Il marche peut-être sur les traces de Rimbaud par son étoffe d’aventurier, mais la littérature ne l’intéresse guère pour l’instant ; pas plus que la civilisation, ces petits comptoirs coloniaux où il étouffe. Il lui faut l’air du large, le pont vibrant de son boutre, toutes voiles dehors fuyant coups de vent et tempêtes, en compagnie de ses fidèles Danakils, dont il porte le turban et le simple pagne. Remarquable marin, il trafique les perles et les fusils avec une égale audace, déjouant (le plus souvent) les pièges d’une administration sourcilleuse, rusant avec les marchands ou les pirates. Monfreid n’est pas poète, mais homme d’action. Prodigieux conteur pourtant : cette mer aux flots limpides, illuminés sous un azur aveuglant, il a su comme personne en exprimer la toute-puissante magie.

Extrait du livre :

“Je sors d’une séance pénible dans le bureau de mon patron où, flanqué de son fondé de pouvoir, il vient de m’accabler de reproches pour mon manque de goût au métier de commerçant en cuirs et cafés. Je suis encore trempé de sueur, car je n’étais pas sous le bienfaisant panka dont le rythme paisible ponctuait les phrases tonnantes chargées de reproches mérités : erreurs de comptes, manques dans les stocks dont j’avais trop légèrement contrôlé les entrées, tout cela causé par ces excursions en mer sur ce damné boutre que j’avais acheté dernièrement.
En raison de l’intimité du gouverneur Pascal et de mon patron, je compris que ce dernier avait été gagné à la cause gouvernementale et que sa diatribe contre ma négligence n’était qu’une tentative pour me faire renoncer à la navigation.
Je vais à mon bateau, pour me remettre de cette scène fâcheuse et secouer le joug que je sens de plus en plus peser sur moi, ce joug terrible que doit subir celui qui veut se faire une place dans la considération de ce monde de trafiquants de denrées coloniales, travaillant avec le système des traites documentaires, cette espèce d’acrobatie financière où l’on risque de se balancer entre la faillite et la correctionnelle.
C’est l’heure de la marée basse ; mon petit bateau est couché sur le sable humide découvert par le jusant. Ahmed et Abdi dorment béatement au frais, à l’ombre de la coque, dans le courant d’air du large.
La mer, retirée à l’accore du récif, emplit l’air lumineux de son bruit. Il semble être la voix de cette écume blanche qui, éternellement, frange le bleu profond de l’océan sans âge.
Je m’assieds sous le ventre de la barque. Un dégoût profond me vient au souvenir de ce bureau sombre où des employés s’agitent dans les relents de naphtaline et de cuirs verts.
Pourquoi m’ astreindre à cette vie qui, pour moi, équivaut à un bagne ? Pourquoi ne pas céder à l’appel de cet horizon bleu, au gré de cette mousson puissante et suivre ces petites voiles blanches que je vois chaque jour disparaître vers cette mer Rouge, pleine de mystères ? Pourquoi escompter un avenir de bon commerçant, si je n’ai rien pour le devenir?
Mon parti est pris : je vais donner ma démission.
N’ayant pas les moyens de loger à l’hôtel, je m’installe sur mon boutre, en compagnie de mon équipage.
Je vais tenter de faire d’abord la pêche des perles, car l’argent me manque pour acheter des armes.
Cheik-Saïd est à l’ordre du jour. Un journaliste est venu faire un reportage sur ce petit territoire, que les vieux atlas Foncin de mon enfance, marquaient en rose, couleur consacrée des Possessions françaises.
Ce journaliste vient me voir et me raconte qu’il ne peut pas trouver de boutre pour le mener à Cheik-Saïd.
Je n’en suis pas surpris et je comprends fort bien qu’aucun nacouda ne veuille prendre la responsabilité de débarquer à Cheik-Saïd ce Parisien botté, casqué et harnaché de tout un attirail d’explorateur.
– Vous tenez absolument à y aller? lui demandai-je.
– Essentiellement…”

La Série TV : 

Les Secrets de la mer Rouge est une série télévisée française en 26 épisodes de 26 minutes, créée par Claude Guillemot assisté de Pierre Lary. La première saison a été diffusée du 5 mai au 1er septembre 1968 sur la première chaîne de l’ORTF et la deuxième du 7 septembre au 30 novembre 1975. Elle présente les aventures de Henry de Monfreid, célèbre aventurier français, interprété par Pierre Massimi.

Voir sur YouTube : “LES SECRETS DE LA MER ROUGE” par Eric Aleix

Livre SF – Flashforward – Robert J. Sawyer (1999)

Flashforward est un roman de science-fiction écrit par l’auteur canadien Robert J. Sawyer en 1999. L’histoire se passe au CERN, en 2009, alors que des physiciens effectuent des essais sur l’accélérateur du grand collisionneur de hadrons pour rechercher une nouvelle particule, le boson de Higgs. L’expérience a un effet secondaire spectaculaire : la race humaine entière perd conscience pendant environ deux minutes. Et pendant ces deux minutes, presque tout le monde expérimente sa vie dans le futur, plus exactement, vingt et un ans et six mois dans l’avenir. Ce «flashforward» se traduit par d’innombrables morts et accidents impliquant des véhicules, des avions et tout autre appareil nécessitant un contrôle humain au moment de l’expérience. Le roman a inspiré la série télévisée de 2009 du même nom.

L’histoire :

Lloyd Simcoe, un physicien canadien des particules âgé de 45 ans, supervise les recherches sur le grand collisionneur de hadrons. Il travaille avec sa fiancée Michiko Kamura, qui a une fille, Tamiko. L’expérience apporte de façon inattendue une vision d’un futur plausible dans lequel les personnages ont vingt ans de plus. Les conséquences incluent la mort de Tamiko suite à la perte de contrôle d’un véhicule qui fonce sur elle dans son école. Aucun dispositif d’enregistrement dans le monde n’a fonctionné dans le présent pendant l’événement. Plusieurs autres personnages (ceux qui n’ont rien vu d’eux dans le futur) perdent aussi leur vie dans la vision du flashforward. Cela inclut l’ami de Lloyd, le chercheur Theo Procopides, qui apprend qu’il sera assassiné. Mais Theo tente d’empêcher son propre meurtre. Au fil du temps, il devient clair que les événements du futur ne sont pas prédestinés. Certaines personnes, y compris Dimitrios, le frère de Theo, se suicident après avoir été déprimés par des visions de leur propre avenir lugubre. D’autres personnages se hâtent de transformer ces futurs en réalité. Au CERN, les scientifiques prévoient de répéter l’essai, mais ce coup-ci en avertissant le monde de l’heure exacte, pour que les gens se préparent…

La quatrième de couverture :

“Le roman qui a inspiré la série TV Flashforward ! L’espace de quelques minutes, l’humanité a perdu conscience. Durant ce laps de temps, chacun a eu un aperçu fugitif de son avenir vingt ans plus tard. Quand le monde s’éveille de nouveau, plus rien n’est comme avant : le black-out a causé des milliers de morts et de blessés. Plus encore : ces visions ont bouleversé les esprits à jamais. Et vous, qu’avez-vous vu ?”

Extrait du premier chapitre : 

Jour 1 : mardi 21 avril 2009

Une faille dans l’espace-temps…

“Le bâtiment abritant le centre de contrôle du Grand collisionneur de hadrons du CERN était flambant neuf : sa construction avait été autorisée en 2004 et achevée en 2008. Il entourait une cour intérieure centrale, bien entendu surnommée « le noyau ». Chaque bureau possédait une fenêtre donnant soit sur le noyau soit sur le reste du vaste complexe du CERN. Le quadrilatère entourant la cour était haut de deux étages, mais les ascenseurs principaux en distribuaient quatre : les deux niveaux au-dessus du sol, le sous-sol – qui abritait les chaufferies et les entrepôts – et le niveau moins cent mètres, qui ouvrait sur la zone d’embarquement pour le monorail servant à voyager le long de la circonférence de quelque vingt-sept kilomètres du tunnel du collisionneur. Le tunnel lui-même courait sous des champs, les abords de l’aéroport de Genève, et les contreforts du Jura.

Dans le centre de contrôle, le mur sud du couloir principal était divisé en vingt longues sections, chacune décorée d’une mosaïque créée par un artiste d’un des pays membres du CERN. Celle de la Grèce représentait Démocrite et l’origine de la théorie atomique, celle d’Allemagne la vie d’Einstein, celle du Danemark la vie de Niels Bohr. Ces œuvres n’avaient pas toutes la physique pour thème, cependant. Ainsi, celui de France qui représentait la ligne d’horizon de Paris, et l’italien un vignoble avec des milliers d’améthystes polies figurant les grappes de raisin.

La salle de contrôle du Grand collisionneur de hadrons était un carré parfait, avec de larges portes coulissantes placées précisément au centre de deux de ses côtés. La salle était haute de deux étages et sa partie supérieure était vitrée, de sorte que des groupes de visiteurs pouvaient observer le travail mené en contrebas. Le CERN proposait en effet au public une visite de ses installations pendant trois heures, le lundi et le samedi, à 9 heures et 14 heures. Les drapeaux des vingt pays membres étaient accrochés aux murs sous la partie vitrée. La vingt et unième place était occupée par le drapeau bleu et or de l’Union européenne.

La salle de contrôle contenait des dizaines de consoles. L’une était consacrée au maniement des injecteurs de particules et supervisait les débuts des expériences. Juste à côté, on en trouvait une autre avec une face pentue et dix moniteurs intégrés qui afficheraient les résultats rapportés par les détecteurs ALICE (acronyme pour « A Large Ion Collider Experiment » : expérience sur un grand collisionneur d’ions) et CMS (« Compact Muon Solenoid » : solénoïde compact à muons) : deux énormes systèmes souterrains qui enregistreraient et tenteraient d’identifier les particules produites par les expériences du LHC (pour « Large Hadron Collider », la version anglaise de « Grand collisionneur de hadrons »). Les moniteurs d’une troisième console montraient des portions légèrement courbes du tunnel du collisionneur, avec la voie du monorail rivée au plafond.

Lloyd Simcoe, un chercheur d’origine canadienne, était assis devant la console de l’injecteur. Il avait quarante-cinq ans, était grand et rasé de près. Ses yeux étaient bleus et ses cheveux en brosse d’un brun si sombre qu’on pouvait presque les qualifier de noirs, sauf aux tempes où ils grisonnaient”…

La série TV : 

La série télévisée américaine a été adaptée à la télévision par Brannon Braga et David S. Goyer et fut diffusée pour une saison sur ABC entre le 24 septembre 2009 et le 27 mai 2010. Elle est inspirée du roman éponyme de Robert J. Sawyer. La trame des épisodes reprend les grandes lignes du livre : perte de connaissance collective, vision de l’avenir, mort annoncée d’un des personnages,… Mais la comparaison s’arrête là. À l’origine, deux saisons devaient être tournées, mais le 13 mai 2010, il a été signalé que la deuxième saison ne serait pas faite en raison d’un déficit d’audience. L’épisode final de la saison 1 a été tournée avant qu’on sache que le spectacle serait annulé et a dévoilé un autre événement flashforward se produisant plus de 20 ans dans le futur, suivant en cela de près le livre. La série, disponible en DVD, est aussi captivante que le livre. Dommage qu’il n’y ait pas eu de suite…

Voir sur YouTube : “FlashForward – Bande annonce” par Disney FR

Film & Livre – L’homme qui voulut être roi (1975)

John Huston a longtemps attendu pour faire ce film, et son histoire est une sorte de légende hollywoodienne. Il voulait prendre à l’origine Clark Gable et Humphrey Bogart, mais Bogart mourut, et le projet resta à l’écart jusqu’en 1975. D’autres duos furent pressentis, notamment Newman et Redford mais le casting final de Huston qui se fixa sur Michael Caine et Sean Connery était tout simplement parfait. Ils travaillent si bien ensemble, ils interagissent si facilement et avec une telle camaraderie, que les regarder est un plaisir. Mais au-delà de cette simple entente, la transposition à l’écran de cette histoire de Kipling exigeait beaucoup plus que cela : il fallait filmer de manière subtile et intelligente sans tomber dans le cliché du film d’aventure, même si l’énergie pure inhérente au film et le talent des acteurs rendaient l’interprétation plus facile ; c’est le défit majeur qu’Huston réussit à relever.

L’histoire :

Les deux acteurs jouent d’anciens soldats britanniques (Daniel Dravot et Peachy Carnehan) qui s’engagent à explorer le Kaferistan (une province reculée située au nord est de l’Afghanistan) et à devenir roi de cette contrée qui n’est pas encore touché par la civilisation. Avec leurs fusils et leurs entrainements aux techniques de la guerre, ils pensent qu’ils pourront manipuler les grands prêtres locaux et se mettre en avant en tant que dirigeants. Ils racontent leur plan à un journaliste anglais, un certain Kipling (joué très bien par Christopher Plummer) et, avec son aide ils partent à destination de ces montagnes reculées. Après quelques aventures, y compris une avalanche, ils rencontrent par hasard un ancien militaire de la compagnie des indes, un Ghurka qui se fait appeler Billy Fish, seul survivant d’une expédition cartographique disparue des années auparavant. Billy parle l’anglais parfaitement, ainsi que la langue locale, et il devient l’interprète de Carnehan et Dravot, les aidant dans leur ascension vers le trône.

Ils offrent leurs services comme conseillers militaires, aidant un village puis un autre à triompher de leurs ennemis pour s’en faire des alliés. Lorsqu’au cours d’une bataille Dravot reçoit une flèche en pleine poitrine mais continue à se battre, les indigènes le croient immortel. En fait la flèche a été arrêtée par une cartouchière dissimulée sous la tunique rouge de Dravot. Dravot et Carnehan décident de ne pas détromper les indigènes, afin de les impressionner. Plus tard, leurs exploits parviennent aux oreilles du grand-prêtre, qui les convoque…

Rudyard Kipling : Rudyard Kipling est un écrivain britannique, né à Bombay le 30/12/1865 et mort à Londres, le 18/01/1936. C’est un auteur de romans, de poèmes et de nouvelles qui ont essentiellement pour toile de fond l’Inde et la Birmanie sous la domination britannique. Parmi les plus célèbres œuvres de fiction de Kipling, il faut retenir “Multiples Inventions” (1893), mais surtout le “Livre de la jungle” (1894) et le “Second Livre de la jungle” (1895) : ces recueils de contes animaliers et anthropomorphiques, considérés comme ses plus grandes œuvres, mettent en scène le personnage de Mowgli, petit d’homme qui grandit dans la jungle mais choisit finalement de rejoindre le monde des humains.

“L’homme qui voulut être roi” par Rudyard Kipling : extrait de Contes Choisis (Traduction par Louis Fabulet, Robert d’Humières) .

Premier extrait :

“— Le pays ne donne pas la moitié de ce qu’il devrait parce que le gouvernement ne veut pas qu’on y touche. Ils passent tout leur sacré temps à gouverner et on ne peut pas soulever une bêche, faire sauter un éclat de pierre ou forer pour de l’huile sans que le gouvernement crie « À bas les pattes et laissez-nous gouverner. » C’est pourquoi, tel quel, nous allons le laisser en paix et partir pour quelque autre pays où l’on puisse jouer des coudes et faire son chemin. Nous ne sommes pas de petits hommes et nous n’avons peur de rien, que de la boisson, et nous avons signé un contrat sur ce point. Donc, nous nous en allons être rois.

— Rois de plein droit, murmura Dravot.

— Oui, c’est entendu, dis-je. Vous avez traîné vos guêtres au soleil, la nuit est plutôt chaude, et vous feriez peut-être mieux d’aller dormir sur votre idée. Venez demain.

— Ni coup de soleil, ni verre de trop, dit Dravot. Voilà un an que nous dormons sur notre idée ; nous avons besoin de voir des livres et des atlas, et nous avons conclu qu’il n’y a plus qu’un pays au monde où deux hommes à poigne puissent faire leur petit Sarawak. Cela s’appelle le Kafiristan. À mon idée c’est dans le coin de l’Afghanistan, en haut et à droite, à moins de trois cents milles de Peshawer. Ils ont trente-deux idoles, les païens de là-bas, nous ferons trente-trois. C’est un pays montagneux et les femmes, de ces côtés, sont très belles.

— Mais ça, c’est défendu dans le contrat, dit Carnehan. Ni femmes, ni boisson, Daniel.

— C’est tout ce que nous savons, excepté que personne n’y est allé et qu’on s’y bat. Or, partout où l’on se bat, un homme qui sait dresser des hommes peut toujours être roi. Nous irons dans ce pays, et, au premier roi que nous trouverons, nous dirons : « Voulez-vous battre vos ennemis ? » et nous lui montrerons à instruire des recrues, car c’est ce que nous savons faire le mieux. Puis nous renverserons ce roi, nous saisirons le royaume et nous fonderons une dynastie.

— Vous vous ferez tailler en pièces à cinquante milles passé la frontière, dis-je. Il vous faut traverser l’Afghanistan pour arriver dans ce pays- là. Ce n’est qu’un fouillis de montagnes, de pics et de glaciers que jamais Anglais n’a franchis. Les habitants sont de parfaites brutes, et, en admettant que vous arriviez à eux, il n’y aurait rien à faire.”

— J’aime mieux ça, dit Carnehan. Si vous nous trouviez encore plus fous, ça nous ferait encore plus de plaisir. Nous sommes venus à vous pour nous renseigner sur ce pays, pour lire des livres qui en parlent et consulter vos cartes. Nous avons envie de nous faire traiter de fous et de voir vos livres.”

Second extrait :

“Mais savez-vous ce qu’ils firent à Peachey entre deux troncs de pins ? Ils le crucifièrent, Monsieur, comme ça se voit en regardant ses mains. Ils lui enfoncèrent des chevilles de bois dans les mains et dans les pieds, et il n’est pas mort. Il resta accroché là, et il hurlait. On le descendit le jour suivant, et tout le monde dit que c’était un miracle qu’il ne fût pas mort. Ils le descendirent — pauvre vieux Peachey qui ne leur avait rien fait — qui ne leur avait…

Il se mit à se balancer en pleurant amèrement et s’essuyant les yeux du revers de ses mains scarifiées. Il gémit comme un enfant pendant quelque dix minutes.

— Ils furent assez cruels pour lui donner à manger dans le temple, parce qu’ils disaient qu’il était plus Dieu que son vieux Daniel qui était homme. Puis ils le jetèrent dehors sur la neige, et lui dirent de retourner dans son pays et Peachey retourna — il mit à peu près une année — en mendiant le long des routes. Il n’avait pas peur parce que Daniel Dravot marchait devant et disait : « Viens, Peachey, c’est de grandes choses que nous faisons. » Les montagnes dansaient la nuit, et elles tâchaient de tomber sur la tête de Peachey ; mais Dan levait la main et Peachey suivait tout le long et courbé en deux. Il ne lâchait jamais la main de Dan et il ne lâcha jamais la tête de Dan. Ils la lui donnèrent dans le temple, pour qu’il se rappelle de ne plus revenir, et quoique la couronne soit en or pur et que Peachey eût faim, jamais Peachey n’aurait voulu la vendre. Vous avez connu Dravot, Monsieur ? Vous avez connu le très vénérable F⸫ Dravot ! Regardez-le maintenant !

Il fouilla dans l’épaisseur des loques qui entouraient sa taille tordue, retira un sac de crin noir brodé de fil d’argent, et en secoua sur la table la tête desséchée et flétrie de Daniel Dravot ! Le soleil matinal, car depuis longtemps les lampes avaient pâli, frappa la barbe rouge, les yeux aveugles dans les orbites creuses, de même que le lourd cercle d’or incrusté de turquoises brutes que Carnehan plaça tendrement sur les tempes blêmies.

— Vous contemplez maintenant l’empereur en son appareil ordinaire, comme il vivait — le roi du Kafiristan avec la couronne en tête. Pauvre vieux Daniel qui fut monarque une fois !

Je frémis, car défigurée par vingt blessures, je reconnaissais malgré tout la tête de l’homme que j’avais vu à la gare de Marwar. Carnehan se leva pour partir. J’essayai de le retenir. Il n’était pas en état d’affronter la température extérieure.”

Voir sur YouTube : “Rudyard Kipling’s The Man Who Would Be King (1975)

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