Album – Eagles – On The Border (1974)

Ce groupe californien archétypal des années 70 s’est formé avec des musiciens qui ont vécu les meilleurs moments de la West Coast, avec Poco (Randy Meisner) ou les Flying Burrito Bros (Bernie Leadon). Ils doivent leur réputation au soin extrême qu’ils apportent à toutes leurs productions ainsi qu’à la sophistication de leur musique.

La formation du groupe :

En 1971, le guitariste/chanteur Glenn Frey, le batteur/chanteur Don Henley, le guitariste/chanteur Bernie Leadon et le bassiste/chanteur Randy Meisner forment les Eagles. L’idée initiale vient de Frey à qui David Geffen avait conseillé de former un groupe qui jouerait pour Linda Ronstadt pendant sa tournée. L’œil tourné vers son futur groupe, il s’approche de Henley qui devient le batteur. Avec l’aide de John Boylan (le producteur de Ronstadt), Frey attire Leadon et Meisner, deux autres membres du groupe de la tournée. En 1971, ils jouent ensemble pour la première fois à Disneyland, soutenant Ronstadt. Ils jouent si bien que rapidement, ils se retrouvent dans les bureaux de Geffen pour signer un contrat et faire leur propre disque.

Geffen les rattache au célèbre producteur Glyn Johns pour enregistrer leur premier album Eagles (1972), qui est réalisé à Londres en moins de trois semaines. Johns les guide vers le son country-rock qui les rendit célèbre avec les tubes “Take It Easy”, “Peaceful Easy Feeling” et “Witchy Woman”.

“On the Border” ou Le passage de la Country Rock au Pop Rock :

Leur premier disque a d’ailleurs aidé à lancer le boom du country-rock des années 70, mais c’est à partir de leur troisième album que les Eagles mettent l’accent sur la partie “rock” de leur son.

Dans un interview de l’époque, le batteur des Eagles, Don Henley soulignait d’ailleurs: “Faire notre premier album avec Glyn Johns a été un coup de génie du groupe au complet. Surtout de sa part d’ailleurs. Parce qu’il était un producteur solide face à aux difficultés posées par le réalisation d’un premier album. Il a réussi à dire: «Hé, Henley, allez-y, Frey, faites ceci, et même si vous ne savez pas où cela mène, croyez-moi, essayez, c’est pour le mieux.» Il nous a vraiment aidés à faire ces deux albums.”

Les cessions d’enregistrement du troisième disque en mars 1974, se sont avérées plus problématiques. Après avoir enregistré une paire de chansons avec Johns (dont “Best of My Love” qui allait  devenir un énorme tube), le groupe l’a viré et a engagé Bill Szymczyk parce que, comme Henley l’a dit plus tard au magasine rock Crawdaddy, Glyn pensait que nous étions un groupe country rock et semi-acoustique, et chaque fois que nous voulions faire du rock’n’roll, “il aurait pu citer mille groupes britanniques qui pouvaient le faire mieux”.

“Je déteste quand les gens nous qualifient de groupe country-rock parce qu’ils adorent cette musique”, se plaint d’ailleurs le guitariste Glenn Frey dans une interview pour Phonograph Record. “Nous pouvons faire n’importe quoi! Nous pouvons faire du rock and roll, nous pouvons faire de la musique country,  n’importe quoi d’autre.”

L’arrivée de Don Felder : 

Quelles que soient les véritables raisons de la scission, les choses se sont calmées une fois que le groupe a rejoint Szymczyk, et le niveau du groupe s’est encore amélioré après l’arrivée d’un nouveau guitariste, Don Felder, qui est resté dans le groupe après avoir joué sur un solo de slide guitare sur “Good Day in Hell”. (Note explicative: La Slide guitare est une méthode particulière pour jouer de la guitare. Au lieu d’appuyer la corde sur les frètes, un objet appelé «slide» est placé dessus pour faire varier sa longueur donc sa vibration. Ce slide être déplacée le long de la corde sans la soulever (d’où le nom), créant ainsi des transitions lissées et permettant un vibrato large et expressif.)

“J’ai été un fan de Don Felder pendant environ un an et demi !» dit Frey enthousiaste pendant l’entretient avec Crawdaddy” Depuis que je l’ai entendu jouer à Boston une nuit. Je l’ai vu à un concert sur L.A. et je lui a demandé s’il était d’accord pour jouer un solo de slide guitare sur «Good Day in Hell», et à chaque prise, il nous a tous soufflé. S’il n’est pas Duane Allman réincarné, je ne sais pas qui il est. Je me sens mieux que jamais depuis qu’il nous a rejoint. On est meilleurs sur scène maintenant.”

“La chose importante à retenir avec ce groupe est que le tout est plus grand que la somme de ses parties”, déclarait un jour Don Henley au Hit Parader. «Le groupe Eagles et ce que nous avons créé est plus grand que nous cinq ensemble. C’est dur quand cinq gars veulent tout faire. Vous voyez, il n’y a pas de leader dans les Eagles, parce que tout le monde est égocentrique. X peut être leader pour une journée avant que quelqu’un se lève et dise «F..k-you.» C’est parfois dur, mais c’est ce qui nous permet de rester bon.”

L’album : 

“On The Border”: Les paroles ont été écrites au plus fort du scandale du Watergate et de la mise en accusation du président Richard Nixon. Elle évoquait l’inquiétude des gens sur le gouvernement américain qui dépassait les bornes en ce qui concerne les questions de vie privée.

«Good Day in Hell» fut le petit hommage de Glenn à Danny Whitten et Gram Parsons. C’est aussi notre opinion sur les dangers de l’industrie de la musique et le mode de vie qui va souvent de pair avec elle.

Sur des chansons comme “Already Gone”, “James Dean” et “Good Day in Hell”, les Eagles ont un son plus rock & roll. Bien que Glenn Frey ait été fasciné par le nouveau mouvement «country rock», et bien qu’il n’oublie jamais ses racines Motown, son premier amour a été le rock & roll. Peut-être grâce à l’influence de son ami et mentor, Bob Seger.

Glenn Frey est mort le 19 janvier 2016 à l’âge de 67 ans.

Discographie après On The Border :

One Of These Nights (1975) : Le deuxième meilleur album du groupe. Dernier album avec Bernie Leadon.

Hotel California (1976) : Leur grand tube, évidemment. Et aussi la présence de Joe Walsh, venu d’un groupe du Midwest, le James Gang. Une musique taillée pour le plaisir, reflet de l’hédonisme californien. Un des 10 meilleurs disques de Soft Rock. Le titre éponyme est superbe mais je préfère “New Kids in Town”.

The Long Run (1979) : Le groupe s’est séparé de Randy Meisner et l’a remplacé par Timothy B. Schmit. Un autre album monumental avec “I can’t tell you why” et le splendide “King of Hollywood”.

Eagles Live (1980) : Double album contenant les meilleurs tubes. Tout est bon sauf peut-être le son de l’enregistrement qui ne restera pas dans les annales des audiophiles…Le groupe se sépare en juillet 1980.

Hell Freezes Over (1994) : Le groupe se reforme 14 ans plus tard. C’est un album live contenant quelques nouveaux titres enregistrés en studio (Get Over It, Love Will Keep Us Alive).

Long Road Out Of Eden (2007) : Un double album correct mais sans plus.

Voir sur YouTube : “THE EAGLES (LIVE 1977) “Best Of My Love” – RUSS TERRY CHANNEL” par Russ Terry ; “Eagles – I can’t tell you why (original video)” par Reposter (Dailymotion) ; “hotel california video oficial” par domenico catauro

Film – Zardoz (1974)

“Zardoz” de John Boorman, bien qu’il n’ait pas eu de succès à sa sortie, est devenu indiscutablement un film culte pour les amateurs de science-Fiction. C’est un voyage dans un avenir imaginé avec talent par John Boorman où se côtoient minimalisme apaisant et avant-gardisme psychédélique. Il se déroule dans l’Irlande de 2293 qui ressemble exactement aux fabuleux espaces de l’Irlande d’aujourd’hui, jusqu’à ce que vous pénétriez à l’intérieur du Vortex. Là, soudain, apparaissent des décors paisibles, des salles de réunion futuristes ainsi que de belles personnes juvéniles vêtus de costumes aux couleurs chatoyantes.

Ce sont les Eternels. Ils ne mourront jamais parce-qu’il ne le peuvent pas. Chaque fois qu’ils essaient, leurs corps sont implacablement restaurés par l’esprit informatique mystique qui dirige le Vortex (le Tabernacle, une sorte de cristal qui les relie télépathiquement tous entre eux ). Mais tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes: ils ne peuvent pas mourir, mais ils peuvent vieillir, et lorsqu’ils commettent des infractions aux règles de la communauté des Eternels, ils sont condamnés à vieillir de quelques années. S’ils ne brident pas leur pulsions rebelles, ils finiront peut-être par devenir des immortels séniles. D’autres souffrent d’un mal inguérissable : l’apathie. Bref, ce n’est pas la joie.

En dehors du Vortex, une civilisation barbare survit. Les Esclaves cultivent la terre et rassemblent les récoltes, dominés par des maîtres sadiques (les Brutes) qui leur courent après pour les exterminer afin de réguler la population excédentaire. Un de ces barbares est Zed, joué par Sean Connery qui tient ici à la perfection le rôle paradoxal d’une “brute cultivée”. Un jour, dans son passé, Zed trouve un livre d’alphabet d’enfant. Il apprend à lire, puis dévore frénétiquement le contenu de bibliothèques entières. Il lit notamment “Wizard of Oz”, livre dans lequel Frank Baum évoque un magicien imposteur derrière son masque. Fort de cette idée et voulant le démasquer, Zed s’introduit clandestinement à bord du gigantesque vaisseau de pierre en forme de masque contrôlé par Arthur Frayn (le maître des “terres extérieures” connu par les Brutes sous le nom de Zardoz). Celui-ci s’en sert pour récupérer les récoltes des esclaves qui nourrissent les Eternels mais aussi pour distribuer des armes aux Brutes afin qu’elles exterminent l’excédent d’esclaves. Ainsi, Zed accède au vortex n° 4 où il devient spécimen d’étude, parce que les Eternels en perdant la capacité de mourir sont également devenus impuissants et sont condamnés à vivre l’éternité sans désir. Zed, (qui n’a pas ce problème et représente un modèle d’étude pour comprendre l’évolution des Brutes dans le monde extérieur) va passablement perturber les rouages de leur monde réglé jusque là comme une horloge…

Le film est talentueusement mené par Boorman, à qui l’on avait donné carte blanche pour réaliser un projet personnel après l’immense réussite commerciale et cinématographique du film “Delivrance.”

Boorman a réalisé ce film de science fiction et de Fantasy inspiré par le livre de Frank Baum, “The Wonderful Wizard of Oz”, en caressant l’espoir de prendre Burt Reynolds dans le rôle principal. Mais avant que la production ne puisse commencer, Reynolds dut être hospitalisé des suites d’un ulcère et par la suite subir une convalescence prolongée. Boorman envoya le manuscrit à Sean Connery. Quand l’acteur lut le script, il fut étonné par son originalité et comme il en fit part à Gordon Gow en 1974 : “C’était l’une des meilleures idées que j’avais vu depuis des lustres… Donc, le week-end suivant, je me suis rendu en Irlande pour me préparer au tournage. Ce qui me préoccupait surtout, c’était d’imaginer le mode de vie des gens dans l’existence future, par opposition aux vaisseaux spatiaux, aux armes futuristes et tout le reste … […] … ce qui m’intéresse, c’est le développement possible de la société dans les siècles à venir. La façon dont les différents intervenants (les Brutes, les Esclaves et les Eternels) évoluent dans le script est intrigante et rafraîchissante, et ce monde pourrait bien un jour devenir réalité.”

Ce film baroque mais génial aurait pu nuire à la carrière d’un acteur de moindre envergure, mais Sean Connery joue son rôle avec bonheur et talent et à ce jour le compte comme l’un de ses préférés. Connery accepta d’être payé “seulement” 200 000 $ – un sixième du cachet qu’il avait perçu pour “Diamonds Are Forever”, et cela sans même tenir compte de l’inflation!

Réalisation : John Boorman
Interprétation :
Sean Connery – Zed
Charlotte Rampling – Consuella
Sara Kestelman – May
John Alderton – Friend
Sally Anne Newton – Avalow
Niall Buggy – Arthur Frayn “Zardoz”
Bosco Hogan – George Saden
Jessica Swift – l’apathique
Bairbre Dowling – Star
Christopher Casson – le vieux scientifique
Reginald Jarman – la Mort
Ecriture : John Boorman
Production : John Boorman
Montage : John Merritt
Photographie : Geoffrey Unsworth
Musique : David Munrow
Costumes : Christel Kruse Boorman
Décors : John Hoesli
Casting : Miriam Brickman
Maquillage/coiffure :
Colin Jamison – styliste coiffure
Basil Newall – artiste maquillage
Chef décoration : Anthony Pratt
Son : Jim Atkinson
Effets spéciaux : Gerry Johnson
Musique non-originale : Ludwig van Beethoven – extrait de la “7e symphonie”

Voir sur YouTube : “Trailer for Zardoz (1974)” par tubesoda’s channel

Livre SF – Christopher Priest – Le Monde Inverti (1974)

Christopher Priest est un écrivain de science-fiction anglais agé de 73 ans. Nombre de ses romans ont obtenu une distinction honorifique, mais le plus célèbre d’entre eux qui reçut deux récompenses (le British Science Fiction Association award en 1974, et le Hugo award en 1975) est sans aucun doute “Le monde inverti”.

Ce roman de S.F. est profondément troublant, et les seuls livres qui se rapprochent du délire imaginatif de Christopher Priest sont ceux de Philip K. Dick lorsqu’il est au meilleur de sa forme. Mais là où les intuitions ludiques de Dick sont véhiculées dans un langage parfois négligé, Priest est majestueux, parfois même froid et extrêmement précis dans son métier de conteur. Le ton et le cadre sont semblables à ce que vous attendez d’un roman de S.F. dans lequel le monde entier tourne autour de la quête du héros.

Il n’est pas facile d’imaginer une ville comme celle du roman de Christopher Priest, “Le monde inverti”.  Ici, nous avons une ville entourée de murs élevés et une population ignorant que la mégalopole entière repose et se déplace sur des rails, tirée lentement par un treuil géant afin de résister à un champ de gravité écrasant. Priest, dès la première phrase du roman, nous plonge dans une étrange nouvelle réalité:

“J’avais atteint l’âge de six cent cinquante miles”.

Le narrateur, Helward Mann, est apprenti dans un système de guilde qui maintient cette ville en mouvement.

La guilde organise un mariage pour Helward, mais avant qu’il puisse rendre visite à sa femme, ils le prennent à l’extérieur de la “Cité de la Terre” pour la première fois. Il est étourdi à la vue du soleil. On lui avait toujours enseigné qu’il était rond, mais il apparaît maintenant différemment, en forme de soucoupe de lumière irisée aux pôles avec deux spires incandescentes sur les côtés. Helward a peu de temps pour méditer sur cette découverte car il commence son apprentissage.

Nous suivons la formation de Helward dans sa Guilde des topographes du futur, et apprenons progressivement que la “Cité de la Terre”, comme on la nomme, traverse des rivières, des gouffres et de larges étendues depuis 200 ans. Avant cela, un vague événement apocalyptique appelé “Le Crash” a changé la vie sur la planète. Alors que diverses guildes se concentrent sur le déplacement de la ville, sa population est protégée de la vérité et se concentre sur l’éducation des enfants et la création d’aliments synthétiques.

Bien avant que des considérations philosophiques ne se posent, l’histoire de Priest est fascinante pour une raison pratique et fondamentale: comment, en effet, déplacer une ville? Une grande partie de la première moitié du livre est consacrée à décrire ce processus extraordinaire qui suggère des travaux de titans tels que la construction des pyramides ou la pose de chemins de fer Transcontinentaux. Ici, Helward décrit une visite guidée par son professeur:

“Au bout du nord de la ville, il y avait cinq câbles qui se trouvaient sur le sol, à côté des pistes, et qui disparaissaient du champ de vision derrière la crête. […] Les câbles ont été tendus et les cales ont été creusées, il m’a emmené aux emplacements et m’a montré comment les poutres d’acier étaient enterrées profondément dans le sol pour fournir un ancrage assez solide pour les câbles.”

Ensuite, le treuil tire la ville sur environ deux miles. Puis, les rails et le treuil doivent être déplacés à nouveau vers l’avant. Helward réalise bientôt que la ville se déplace toujours vers le nord, que les gens de la guilde appellent “l’avenir”, et loin du sud, qu’ils appellent “passé”, essayant d’atteindre un point qu’ils appellent l’optimum, un emplacement toujours en avance sur la ville, une ligne d’arrivée en mouvement que la ville en fait n’atteint jamais mais continue de poursuivre. Chaque guilde joue un rôle dans cette lutte sans fin. La Guilde de la Traction traverse la ville en avant le long des voies ; la Guilde du troc achète du travail et emprunte des femmes aux indigènes ignorants (les femmes de la ville sont mystérieusement incapables d’avoir des enfants) ; les bâtisseurs de ponts arrangent le passage à travers les fleuves et les ravins ; et les géomètres du futur s’aventurent vers le nord afin que les navigateurs puissent planifier l’itinéraire de la ville. Ils reviennent de l’avenir curieusement âgés.

La guilde d’Helward l’envoie vers le passé pour escorter trois jeunes femmes jusqu’à leur ville d’origine où elles ont été «empruntés» pour la reproduction. C’est là que nous apprenons finalement pourquoi la ville doit continuer à bouger…

«Le monde inverti» nous rappelle ces vieilles histoires sur la création du monde que l’on retrouve dans presque toutes les traditions mythologiques antiques. Vous savez, ces images primitives de la Terre imaginée comme une petite île entourée d’océan, reposant sur le dos d’une tortue (selon une histoire iroquoise), flottant sur une goutte d’eau, ou posée au creux de la main d’une divinité.

Dans ces ces visions mythiques du monde, la vie humaine occupe un espace délicat et petit, menacé de tous côtés par les forces titanesques de la nature indomptée. Ces légendes reflétaient les efforts ininterrompus de nos ancêtres pour comprendre notre place dans l’univers, et dans “Le monde inverti”, Priest nous révèle ce mythe à nouveau, le plaçant dans un avenir où l’histoire et toutes les chroniques anciennes ont été effacées pour les citoyens de la “Cité de la Terre”. Ce livre nous montre une communauté plongée dans l’ignorance, essayant de comprendre sa place et son devenir. Vous terminez ce roman en appréciant les efforts de notre culture pour protéger ses souvenirs collectifs et en vous inquiétant également du fait que tout ce qui est tenu pour acquis peut facilement être perdu lorsqu’on est confronté à la réalité.

Youngtimer – Lamborghini P300 Uracco (1974-80)

C’est une triste histoire que celle de la Lamborghini Uracco, cette jolie voiture qui a fait le malheur de son constructeur. Lamborghini avait une position enviable à la fin des années 60, avec ses modèles à moteur V12 qui rivalisaient de succès avec ceux de Ferrari. Mais 1974 est un tournant dans l’histoire de la firme. Ferruccio Lamborghini vend 49% de ses parts à un autre investisseur suisse, René Leimer, et perd tout intérêt pour sa firme automobile. Mais contrairement à son associé, Leimer suit de très près ce qu’il se passe et sous l’impulsion de l’ingénieur Paolo Stanzani, le salon de Turin 1974 devient un véritable festival de Lamborghini V8. Sur le stand figure entre autre, la P200 (pour faire face à la hausse de TVA sur les moteurs supérieurs à 2 litres) et la P300 (identifiable à son capot strié et dont le moteur est un nouveau V8 de 2994 cm3 de cylindrée).

Un véritable bijou : 

Comme son modèle de Maranello, le constructeur de Sant’Agata voulait créer un modèle de “petite” cylindrée. Il oubliait que la Dino n’aurait pu exister sans le soutient de Fiat. En effet, c’est une vieille loi, toujours vraie mais toujours oubliée, qu’un petit modèle coûte presque aussi cher à construire qu’un gros, mais qu’on ne peut pas le vendre au même prix. Il faut se rattraper sur la quantité, ce qui n’est possible que si l’on s’appelle Fiat. L’Uracco qui fut présenté au salon de Genève 70 (mais commercialisée bien plus tard, en 74) comme on pouvait s’y attendre, fut considérée comme un véritable bijou, pour la mécanique avec son V8 transversal, autant que pour la carrosserie signée Bertone, mais elle ne fut vendue qu’à 775 exemplaires.

Le dos au mur : 

Pour ne rien arranger s’annonçait la crise du pétrole, et bientôt le constructeur eut le dos au mur : il lui était impossible de fabriquer, puis de vendre l’Uracco en nombre suffisant pour être rentable. Les difficultés de Lamborghini ne faisaient que commencer, et n’étaient pas près de s’achever. C’était bien dommage pour lui et pour l’Uracco qui aurait mérité mieux.

Caractéristiques :

Moteur : V8, 4 arbres à came en tête ; cylindrée : 2994 litres ; puissance : 260 ch DIN à 7500 tr/mn.

Transmission : Roues arrières motices ; boîte de vitesses à 5 rapports.

Dimensions : empattement, 2,45 m ; voies avant et arrière, 1,45 m ; poids : 1250 kg.

Performance : vitesse de pointe : 250 km/h.

Prix de vente en 1974 : 117 100 Francs soit 102.389 € actuels en tenant compte des 473 % d’inflation sur la période.

Prix constaté en 2016 : entre 50.000  et 100.000 € pour un modèle fiabilisé en état collection.

Voir sur YouTube : “Rare 1975 Lamborghini Urraco Test Drive and Drive By” par  Sunset Classics

Disque – Nino Ferrer – Nino and Radiah (1974) – Le Sud (1975)

Nino Ferrer a des racines et origines niçoises, et italiennes (du côté de Vintimille, à proximité de la frontière italo-française). Il passe les premières années de sa vie en Nouvelle-Calédonie où son père, ingénieur, travaille dans l’extraction de nickel. Ferrer était bilingue français/italien, et avait de bonnes notions en anglais.
De retour en métropole dès 1947, le jeune Nino, après une scolarité parisienne au lycée Saint-Jean-de-Passy, se lance dans des études d’ethnologie et d’archéologie préhistorique à la Sorbonne. Il est notamment l’élève de Leroi-Gourhan. Ses études ne l’empêchent pas de poursuivre passionnément de nombreuses activités dont la peinture, la gravure et la musique. Il part ensuite faire le tour du monde sur un cargo, participe à quelques fouilles en Mélanésie et, de retour en France, se consacre à une musique qui depuis longtemps le fascine, le jazz.

Premier Single :

Sa discographie commence en 1959 — puisqu’il fut, cette année-là, contrebassiste sur deux 45 tours des Dixie Cats —. Au début des années 1960, il accompagne la chanteuse américaine Nancy Holloway et propose, en vain, ses propres compositions aux maisons de disques. En 1963, la chance lui sourit puisqu’il peut enregistrer son premier disque (Pour oublier qu’on s’est aimé). Sur la face B figure un titre, C’est irréparable, dont il existe une version italienne Un anno d’amore, tube chanté par Mina qui en fait aussi des traductions en espagnol, en japonais, en turc… Une autre version espagnole, directement traduite de la version en italien, sera réalisée pour la bande originale de Talons aiguilles de Pedro Almodóvar sous le titre Un año de amor, et sera interprétée par Luz Casal. Dalida l’a chantée en 1965 en français. Le disque n’aura qu’un succès très relatif en France, mais sera diffusé dans quelques pays européens, au Japon et même au Moyen-Orient.

Mirza et autres succès populaires (années 1960) :

Il lui faut attendre 1965, après de nombreux échecs (groupes avortés, rupture puis réconciliation avec Barclay, sa première maison de disques), pour que l’occasion lui soit donnée de renouer avec le succès, par le truchement de sa chanson Mirza. Succès immédiat qui conduit Nino Ferrer à enregistrer d’autres tubes — parfois à contrecœur — tels que les Cornichons, Oh ! Hé ! Hein ! Bon ! lui imposant, et pour longtemps, le rôle du chanteur rigolo. Comme Henri Salvador, il se rattrape en interprétant des mélodies tristes et graves sur les faces B de ses disques (Ma vie pour rien).En 1966 il est bassiste sur deux disques EP des Gottamou (Bernard Estardy, Nino Ferrer, Richard Hertel).

Son rôle de chanteur décalé lui apporte des avantages certains (succès, argent, conquêtes), mais le caractère plutôt entier de Nino Ferrer s’en accommode mal. Rompant avec le monde du spectacle, il quitte la France et part s’installer en Italie de 1967 à 1970. Alors que des disques continuent de sortir en France (Le Téléfon, Mao et Moa, Mon copain Bismarck nettement plus ironiques), Nino Ferrer gagne en notoriété grâce à une émission italienne qu’il anime, Io, Agata e tu.

La Maison près de la fontaine et Le Sud :

À son retour en France, il s’installe dans le Quercy, où il se lance dans l’élevage de chevaux, mais sa rencontre avec un guitariste irlandais, Micky Finn lui rend le goût de la composition musicale. Micky et ses musiciens suivent Nino à Paris et deviennent les Leggs. Après des mois d’une écriture personnelle et de composition, sort en 1971 Métronomie. Si l’album n’a qu’un succès mitigé, l’un de ses titres, La Maison près de la fontaine, se vend à plus de 500 000 exemplaires en 45 tours. Certains morceaux de cet album peuvent être associés au genre du rock progressif (Métronomie 1 et 2, Cannabis…), le sortant ainsi de l’étiquette « variétés » à laquelle il était assigné. On note une progression, à partir de cette date, vers un travail plus complexe en matière de composition. Nino Ferrer and Leggs paraît en 1973, mais c’est la chanson Le Sud qui sera son plus grand succès.

En 1968 Nino a acheté une maison de style colonial à Rueil-Malmaison, La Martinière, côte de la Jonchère, qu’il a fait équiper d’un studio d’enregistrement. Cette propriété qui lui rappelle son pays d’enfance, la Nouvelle-Calédonie, lui inspire les paroles de la chanson South, qu’il enregistre d’abord en anglais sur l’album Nino and Radiah de 1974. La photo de la pochette du 45 t avec Radiah Frye est prise dans son jardin. Mais c’est avec sa version française, Le Sud, que cette chanson deviendra un immense succès. Le disque se vend à plus d’un million d’exemplaires et devient un des tubes du printemps 1975. Ce succès permet à Nino Ferrer, d’acquérir en 1976 « La Taillade », une bastide située au cœur du Quercy Blanc, dans la région des Vaux près de Montcuq, qu’il équipe également d’un studio d’enregistrement.

Après Le Sud : 

Il est difficile à Nino d’assurer la continuité d’un pareil succès et les albums suivants (Suite en œuf en 1975, Véritables variétés verdâtres en 1977) ne marchent que très moyennement, échecs parfois occultés par un ou deux 45 tours qui, eux, remportent un succès appréciable. En 1979 sort l’album Blanat, puis Nino part en tournée avec Jacques Higelin.

Entre 1981 et 1983 sortent La Carmencita, Ex-Libris, Rock’n’roll cowboy (dont Frank Margerin dessine la pochette). 13e album (1986) passe, quant à lui, complètement inaperçu mais, au début des années 1990, il renoue avec le succès, auprès d’une nouvelle génération en Italie puis en France, grâce à la sortie d’une compilation qui permet de faire découvrir, à côté de succès historiques, d’autres compositions plus rares.

En 1982, Nino Ferrer tente de se lancer, avec enthousiasme, dans le cinéma, en jouant l’un des rôles principaux (celui du docteur Steve Julien) du film Litan de Jean-Pierre Mocky, mais le film est à sa sortie un cuisant échec, étant violemment mis à bas par la critique. Du fait de cet échec, les producteurs et réalisateurs ne lui proposeront plus de rôles, ce qui l’affectera grandement.

En 1989, Nino, de nationalité italienne, demande et obtient sa naturalisation française pour, selon ses dires, célébrer le bicentenaire de la Révolution française. Il enregistrera l’hymne national La Marseillaise accompagné par une chorale de Montcuq, qu’il fera se produire lors d’une émission Champs-Élysées de Michel Drucker.

Sous l’égide d’Yves Bigot et Philippe Poustis (respectivement directeur général et directeur artistique de Fnac Music), il sort en 1993 un autre disque, La Désabusion, dont les bases ont été enregistrées dans son studio à la Taillade et les cuivres au studio Polygone de Toulouse, avec la présence du guitariste Micky Finn et prépare une nouvelle tournée. Il expose ses peintures à Paris, puis part en tournée avec le groupe anglais de Micky Finn, les Leggs. Un ultime album, composé de différents titres chantés et/ou écrits par des membres de sa famille (son fils Arthur et sa femme Jacqueline Monestier, dite Kinou) et quelques amis musiciens sort en 1993, La Vie chez les automobiles.

Une fin tragique : 

En juin 1998, cinq ans après son dernier album, sa mère Mounette meurt « des suites d’une longue maladie », à l’âge de 86 ans. Deux mois après, le 13 août 1998, le chanteur se tire une balle dans le cœur au milieu d’un champ de blé situé à quelques kilomètres de chez lui. Il aurait eu 64 ans deux jours plus tard.

Source

Pour en savoir plus:

L’histoire secrète de la chanson Le Sud de Nino Ferrer, par Armelle Heliot. Publié le 28/12/2015

Voir sur YouTube : “Nino Ferrer : Le Sud – 1975” par Costantino